Avant d’être un lieu qu’on écoute, le Mushuau-nipi est un lieu qu’on nomme, qu’on traverse et qu’on se raconte. Voici ce que les documents en disent.
En 1973, le géographe Louis-Edmond Hamelin publie Le Mushuau Nipi à l’âge du caribou. Le cinéaste Pierre Perrault en signe la préface, et il commence par buter sur le mot lui-même.
Qu’est-ce que le mouchouânipi ? En langue montagnaise, c’est le lac (nipi) de la terre sans arbre (mouchouâ). Donc le mouchouâ, c’est le pays de la terre sans arbre. C’est un peu beaucoup et tout simplement la toundra. Quelle toundra ? La toundra des Montagnais. Non pas celle des géographes mais celle des hommes, celle des Montagnais-chasseurs de caribous. C’est un beau mot, dont les lettres de notre écriture n’arrivent pas à traduire la sonorité.
Pierre Perrault, préface de Nordicana n° 36, 1973, p. vi
Un nom qu’il faut entendre plutôt que lire : c’est une drôle de coïncidence pour un lieu où l’on installe aujourd’hui un microphone. Les pages qui suivent racontent ce que ce mot recouvre.
Le Mushuau-nipi est un élargissement de la rivière George, sur environ 87 kilomètres de long et 5 de large au maximum, au fond d’une vallée où le plan d’eau se tient à près de 300 mètres d’altitude. Il se trouve à 250 kilomètres au nord-est de Schefferville, sur le 56e parallèle.
Son nom innu signifie littéralement lac de la terre sans arbres. Ce mushuau a donné son nom au peuple lui-même : les Mushuau-Innus, le peuple des terres sans arbres. Hamelin relève une vingtaine de noms pour ce seul plan d’eau, autochtones ou européens. Certains renvoient au caribou, comme Atuknipi, que l’explorateur Dillon Wallace rendait en 1907 par Reindeer Lake, le lac du caribou.
Selon l’archéologue Gilles Samson, les gens de Michikamau désignaient le groupe de la rivière George sous le nom de Mushuau Shibo Ilnuts, « les Indiens de la rivière sans arbres ». Samson remarquait en 1975 que ce nom ne rend pas tout à fait le paysage de la toundra forestière, puisque des arbres couvrent aujourd’hui les basses terres, et que l’étude des cernes de croissance montre qu’il y en avait déjà pendant l’occupation du lac, de 1850 à 1916.
Les arrivants d’ascendance européenne ont rebaptisé les lieux à mesure qu’ils y pénétraient. East River chez John McLean, commis de la Compagnie de la Baie d’Hudson, Barren Grounds Water chez Mina Hubbard, Erlandson Lake du nom de celui qui y hiverna en 1839 et surtout Indian House Lake. On attribue ce dernier nom à McLean, en 1838, d’après les carcasses de tentes aperçues sur les promontoires, mais Hamelin n’en trouve pas trace dans les notes de McLean. Il n’est devenu officiel qu’en 1945, probablement dans le sillage de la station météorologique. La forme française paraît dès 1914 sur une carte du Québec, sous la graphie Lac Hutte Sauvage, puis devient lac de la Hutte Sauvage sur les cartes des années 1960. En 1973, Hamelin disait ne pas aimer cette expression, puisque le mot sauvage « comporte toujours le risque d’être interprété dans un sens péjoratif ».
La roche du socle a environ 1 325 millions d’années. Ce qui donne au lieu sa forme actuelle est beaucoup plus récent : la dernière glaciation, et surtout sa fonte.
Le Mushuau-nipi se serait libéré des glaces il y a environ 9 500 ans. Un immense lac proglaciaire, le lac Naskaupi, envahit alors la vallée de la rivière George sur quelque 320 kilomètres de long. Ses rivages successifs ont laissé, étagées sur les pentes, des plages soulevées que le botaniste Jacques Rousseau, qui descendit la rivière en 1947, décrivait comme « semblables à des chemins pavés », parfois cinq de suite au-dessus de la rivière. On n’a pas à chercher loin pour les voir : une montagne visible du campement en porte toute une série, étagées les unes au-dessus des autres comme les marches d’un escalier. Chacune marque un niveau où le lac Naskaupi s’est tenu assez longtemps pour trier ses galets, avant de descendre d’un cran.
Le géographe Jack D. Ives, qui en a relevé les rivages en 1958, distingue en fait trois niveaux successifs, les lacs glaciaires Naskaupi I, II et III, dont les plages se tiennent aujourd’hui vers 520, 460 et 410 mètres au-dessus du niveau de la mer. Ces altitudes restent approximatives, car les anciennes rives sont inclinées. Sur une photo prise du « High Bluff », face au lac, il note que les gros blocs alignés au pied des plages « donnent l’impression de doubles rivages là où il n’y en a qu’un » (notre traduction). À l’extrémité sud du lac, ces lacs glaciaires ont aussi laissé de vastes deltas.
Les glaciers ont aussi laissé des eskers, ces longues crêtes de sable et de gravier déposées par les rivières qui coulaient sous la glace. L’un d’eux, à la Pointe Wedge, sur la rive nord-ouest du lac, est reconnu par le gouvernement du Québec comme site géologique exceptionnel. Il s’étire sur 1,87 kilomètre, dont 780 mètres s’avancent dans le lac, ne laissant qu’environ 900 mètres d’ouverture pour le passage de l’eau.
Cet esker se voit depuis le campement : c’est la longue crête claire qui ferme l’horizon sur la photo d’en-tête du site. De près, il ne ressemble d’ailleurs pas à l’image qu’on se fait d’un esker. Le sable et le gravier y côtoient d’immenses blocs de roc, charriés par les rivières sous-glaciaires et abandonnés là quand la glace a lâché.


Photos : Jean-Sébastien Bouchard.
Cette langue de sable qui barre presque le lac n’a rien d’anodin. La fiche officielle note que l’esker « aurait été depuis longtemps un site de prédilection pour la chasse au caribou, jouant ainsi un rôle de canalisateur des bêtes lors de leur traversée du lac ». Une forme héritée du retrait des glaces, devenue un lieu de chasse pendant des millénaires : c’est en un seul objet toute l’histoire du Mushuau-nipi.
Le relief garde d’autres traces : moraines « semblables à de vastes murailles construites de main d’homme », blocs erratiques au sommet de toutes les collines, roches moutonnées et stries. Les collines dissymétriques qui bordent le lac, falaise abrupte du côté de l’eau et pente douce au revers, ont reçu de Rousseau un nom emprunté au montagnais : les tissekau.
Hamelin leur associe un phénomène qui a marqué tous ceux qui l’ont vu : l’illusion des montagnes qui marchent, quand une crête dénudée se couvre progressivement des panaches d’une bande de caribous qui la franchit par l’autre versant.
Les études archéologiques situent la présence humaine dans la péninsule d’Ungava à environ 8 000 ans. Autour du lac, la fiche géologique du Québec fait état de « près d’une centaine de sites archéologiques », plusieurs sur l’esker même, couvrant l’Archaïque ancien et moyen, de 7 000 à 3 800 ans avant aujourd’hui.
Le Mushuau-nipi n’était pas le seul lieu fréquenté, mais il faisait office de centre : on pouvait s’y rassembler et y séjourner grâce à l’abondance du caribou. C’est un carrefour, un lieu où les Innus, les Naskapis, les Inuits et les Cris se croisaient, échangeaient et parfois se disputaient le territoire.
En septembre 1972, avec l’équipe de Pierre Perrault, Hamelin découvre (« ou peut-être seulement redécouvre », écrit-il) plusieurs sites au ruisseau du Météorologue : des emplacements d’habitations alignés d’environ quatre mètres de diamètre, avec, semble-t-il, un foyer central, un affût de cailloux et un assemblage de pierres qui pourrait être un shaputuan. Il avance, en la disant lui-même très conjecturale, une estimation de plus d’une centaine de sites archéologiques pour le secteur et plaide pour une reconnaissance officielle de la région.
En 1973 et 1974, l’archéologue Gilles Samson, de l’Université Laval, inventorie à son tour les rives du lac. Il y relève plus de quarante sites de campements historiques et 681 emplacements d’habitations, la plupart du milieu du XIXe siècle au début du XXe. Les sites se concentrent aux rétrécissements du lac, à l’embouchure des tributaires et près des eskers. Le plus vaste compte 105 emplacements de tentes, dont des shaputuan de cinq à sept mètres de long. Samson y voit, avec prudence, un lieu de rassemblement de plusieurs bandes. Il retrouve même le campement de Tshinutivish en se guidant sur une photographie prise par William Brooks Cabot en 1910.
Si les gens venaient ici, c’est que le caribou y passait. La harde de la rivière George traversait le lac lors de ses migrations, ce qui rendait possibles de grandes chasses annuelles, et donc de grands rassemblements.
Le caribou n’était pas seulement de la nourriture. Il fournissait les vêtements, les tentes, les outils, les cordes, le tambour. Le mukushan, dont le nom signifie littéralement « tout manger », est un festin préparé à partir des os de l’animal : les os sont bouillis, le gras extrait et mélangé à la moelle, puis on laisse figer, généralement durant la nuit. Il est servi à tout le campement.
Cette relation a sa part spirituelle, ses récits, ses règles et ses interdits. Ils appartiennent aux Innus et aux Naskapis, et ils se transmettent au campement, de vive voix, par celles et ceux à qui ils reviennent. Ce site n’est pas le lieu pour les rapporter.
Ce qui peut se dire ici, c’est le vertige des nombres. Le caribou connaît des cycles d’abondance et d’effondrement d’une amplitude difficile à imaginer, et la harde de la rivière George en est l’un des exemples les plus frappants. Son déclin, depuis le début du XXIe siècle, est devenu très préoccupant.
La rareté du caribou n’est jamais une abstraction. Le cahier rapporte qu’en septembre 1889, une communauté inuite de la rivière George partit pour sa chasse annuelle et voyagea jour après jour sans trouver une seule bête. Vingt et un de ses membres moururent de faim.
Les arrivants d’ascendance européenne sont venus tard, et jamais nombreux. Hamelin en estime le nombre à environ 3 300 en un siècle et demi, dont les deux tiers n’étaient pas des Québécois francophones.
Rousseau, en 1947, a suivi vers le nord les traces d’un campement naskapi que Mina Hubbard avait vu quarante ans plus tôt. Ce qu’il a compté en dit plus long que bien des analyses.
Lorsque j’ai perdu toute trace de ces foyers, une centaine de milles plus bas que le premier campement, des trente feux primitifs, il n’en restait plus que trois, après une migration de quarante ans.
Jacques Rousseau, À travers l’Ungava, 1949, p. 105
Ces départs n’avaient rien d’un choix libre. Rousseau les attribue à la famine, qui « réclamait régulièrement ses sacrifices ». Plus tard, la sédentarisation, les pensionnats et les déplacements imposés ont éloigné des familles entières de leur territoire et il a fallu des décennies avant qu’on puisse y revenir autrement qu’en visiteur.
Les documents anciens parlent peu des oiseaux : tout le regard va au caribou. Jacques Rousseau fait exception et ses notes de 1947 comptent sans doute parmi les premières mentions d’oiseaux sur la rivière George.
Parmi les oiseaux d’importance économique, notons l’eider ou moyac dans la partie inférieure de la rivière, divers canards, d’abondantes outardes — qui avec les rats musqués déterrent dans le fond des lacs les isoètes, pour en manger les souches, si bien que les feuilles rejetées forment sur le lac Cabot une ligne littorale à perte de vue — et surtout les perdrix blanches ou ptarmigans, se nourrissant surtout de feuillage de saules, et que le plumage bariolé en été rend presque imperceptibles. Notons aussi le huard que les Indiens considèrent comme un gibier de choix.
Jacques Rousseau, À travers l’Ungava, 1949, p. 102-103
L’année suivante, en 1948, il traverse la péninsule plus à l’ouest par les rivières Kogaluk et Payne. Les oiseaux y sont « sensiblement les mêmes que sur la George » et il ajoute les goélands et les sternes très abondants, le grand hibou blanc « visible sur les blocs erratiques à des milles de distance » et un rapace, « la buse pattue d’Amérique probablement », « dont chaque rocher bordant la rivière recèle une nichée que les parents survolent en lançant des cris stridents ».
Quatre-vingts ans plus tard, une station d’écoute reprend ce travail d’inventaire, en continu et sans observateur. C’est le même geste, avec d’autres moyens : nommer ce qui vit ici.
Pierre Perrault, né en 1927 et mort en 1999, est l’un des pionniers du cinéma direct au Québec. De ses expéditions dans le Nord, il tire deux films qui forment le cycle du Mouchouanipi : Le goût de la farine, en 1977, et Le pays de la terre sans arbre ou le Mouchouânipi, en 1980, monté à partir de séquences tournées lors de trois expéditions étalées sur dix ans.
L’Office national du film présente le second comme « un essai cinématographique sur la place centrale qu’occupe la chasse dans la culture et la cosmologie des Innus ». Le film accorde une place importante à la parole autochtone, qu’il met en dialogue avec celle des archéologues et des chercheurs présents, dont Hamelin et l’ethnolinguiste José Mailhot.
Sur l’affiche du film, Perrault écrivait à propos de sa propre démarche : « Nous avons (...) emprunté des regards pour retrouver l’[Autochtone.] Nous avons même regardé les regards (...). Et nous savons que le tournage n’est rien d’autre qu’un autre regard que nous proposons à la réflexion du spectateur, qui ne verra bien ce film qu’à la condition de se mettre en cause. »
La Corporation du Mushuau-nipi a été créée par Serge Ashini Goupil, innu, et Jean-Philippe Messier, québécois, deux amis liés par leur attachement au lieu. Constituée en organisme à but non lucratif en 2005, elle ne cherche pas le profit mais réinvestit dans sa mission : perpétuer la vocation ancestrale du site comme lieu de rassemblement entre les peuples et de rencontre avec le territoire. Ses valeurs affichées sont l’écoute, la solidarité et le partage.
Autour des fondateurs se sont jointes des personnes autochtones et allochtones, dont des aînées, des aînés et des gardiens du savoir. Elisabeth Ashini, aînée innue de Matimekush–Lac John et mère de Serge, a parcouru le Nitassinan durant neuf ans avec sa famille avant d’être envoyée au pensionnat pour plus de sept ans. Devenue infirmière, elle a choisi depuis sa retraite de transmettre son savoir aux nouvelles générations et agit comme gardienne de l’approche innue auprès de l’équipe.
Un mécanisme discret dit bien l’esprit du lieu : chaque groupe de six participants permet à un jeune autochtone de séjourner au campement l’année suivante.
Site archéologique d’importance nationale, le Mushuau-Nipi joue un rôle spécial de prise de conscience qui, dans le contexte actuel de réconciliation, inspire la réflexion et la sincérité.
Corporation du Mushuau-nipi
En 2013 puis en 2016, c’est ici que les Premiers Peuples de l’Ungava se sont réunis pour former la Table ronde autochtone du caribou de la péninsule d’Ungava, d’où est issue la stratégie Il y a longtemps dans l’avenir : le caribou et les peuples autochtones d’Ungava, publiée en 2017. Le lieu qui rassemblait pour chasser rassemble désormais pour décider ensemble de l’avenir de l’animal.
Ces définitions sont reprises du cahier du participant de la Corporation et, pour nipi et shipu, de Hamelin. Elles donnent une idée de ce que la langue porte, et que la traduction laisse toujours échapper une part.
Le nom de la langue innue.
La terre sans arbres, les landes. C’est de ce mot que vient le nom des Mushuau-Innus.
Le lac, en été. Shipu désigne la rivière.
Le caribou. Eh-tik en cri, tuktu en inuktitut.
Le pays, la terre. Aussi employé comme synonyme de la vie de chasseur menée sur le territoire.
Littéralement « tout manger ». Festin préparé à partir des os du caribou, servi à tout le campement.
Le tambour, fait d’une peau de caribou tendue et de petits hochets attachés à des cordes.
Littéralement « premier homme ». Dans un camp de chasse, celui qui décidait de partir en expédition ; les autres étaient libres de le suivre.
Une personne âgée, un chasseur âgé. Tshenut au pluriel.
Contenu séché de l’estomac du caribou, utilisé comme bouillon pour les soupes et les ragoûts.
Viande de caribou séchée, parfois broyée avec des baies.
Une personne blanche ou de descendance européenne. Kakeshau dans le parler des Mushuau-Innus.
Les récits des premiers voyageurs de la rivière George sont tous du domaine public et se lisent en ligne, en anglais. Ils racontent le pays avec les yeux et le vocabulaire de leur époque, qu’il faut lire avec un peu de recul.
Ce texte est une synthèse de sept documents, rédigée par une équipe extérieure au territoire. Il rapporte ce que ces sources affirment ; il ne prétend ni à l’exhaustivité ni à l’autorité.
Les sources consultées contiennent des récits fondateurs, des rituels et des interdits liés au caribou. Ils ont été écartés d’un commun accord : ces savoirs appartiennent aux Innus et aux Naskapis, et leur place est au campement, transmise de vive voix, pas sur une page web rédigée par des gens du sud.
Les documents anciens emploient un vocabulaire daté, parfois blessant. Les citations sont reproduites telles quelles pour ne pas trahir les textes, mais le reste de cette page évite ces termes.
Des erreurs de fait ou d’interprétation ont pu s’y glisser. Toute correction venant de la Corporation, des aînés ou de la communauté sera intégrée avec reconnaissance.